Newsletter #39
- 26 juin
- 11 min de lecture

Il y a un mois, on débutait notre newsletter en se plaignant de la chaleur parce que cela faisait plusieurs jours que Bruxelles dépassait les 30°C. En relisant l’introduction de cette newsletter aujourd’hui, ça nous a fait ricaner nerveusement. Cette fois-ci, c’est une vague de chaleur encore plus intense qui nous englobe. Et bien, même avant que cette canicule débute, on voulait déjà dire que le mois de juin a été un mois ✨dense✨. Et désolées, cette introduction l’est aussi : dense. Elle est à la mesure de nos vies en ce moment.
Le mois de juin a débuté sur les révoltes de l’enseignement suite à l’annonce d’une série de mesures visant à précariser toujours davantage le milieu de l’enseignement. Ce décret a été adopté la nuit du 4 au 5 juin. Des mineur·es, des jeunes, des élèves, des étudiant·es se sont mobilisé·es aux côtés de leurs professeurs et d’autres militant·es. En quelques jours, iels se sont organisé·es, iels ont créé des étincelles partout en Belgique francophone. Des écoles ont été bloquées (et le sont encore), des grèves ont été menées, des manifestations ont eu lieu et, de toute cette énergie et cette rage, des soulèvements sont nés. Irruption media note que « la force de ce mouvement, c’est son autonomie, son caractère organique ». Plusieurs jours d’affilée, ces mineur·es ont crié dans la rue, ont occupé l’espace public avec leurs corps et… iels ont été fortement réprimé·es, violenté·es, gazé·es, nassé·es, insulté·es, frappé·es par la police – surtout les mineur·es racisé·es. Des policiers ont arboré des symboles néo-fascistes. L’alliance avec les professeurs a été belle, on a vu des personnes soutenir ces révoltes de jeunes, créer un nest ouvert pendant des jours, leur distribuer des masques et du sérum phy lorsque la police les gazait, leur rappeler leurs droits s’iels étaient contrôlé·es ou arrêté·es, relayer les informations en temps réel sur les réseaux sociaux, merci à elleux ! Mais on a aussi pu voir des adultes (qu’iels soient profs ou non) user de leur privilège d’adulte (voir adultéité hégémonique) pour étouffer la révolte, avoir des paroles et des actes autoritaires, sous couvert de « protection de la jeunesse ». Ajoutons que, suite à ces révoltes, Conner Rousseau, Theo Francken et Georges-Louis Bouchez ont proposé d’envoyer ces jeunes dans des camps de redressement 🤮.
Depuis, c’est une canicule qui nous engloutit. Cela remet tout le monde face aux conséquences très concrètes du dérèglement climatique avec cette question : jusqu’où peut-on continuer le business-as-usual dans des conditions de plus en plus extrêmes ? De nombreux acteurs dénoncent le manque d’anticipation et la négligence dont fait preuve le gouvernement à l’égard des personnes les plus touchées. « 36 degrés hier, 39 aujourd’hui, peut-être 40 samedi. Les solutions du gouvernement ? Un chapeau, une gourde et un éventail » note Sarah Schlitz, invitant à aborder les choses sous un angle politique. Peut-être c’est difficile de s’imaginer ce que ça fait d’être dans une classe à 32°C avec un rideau toutes les trois fenêtres et des fenêtres qui s’ouvrent à peine, quand on travaille depuis un bureau climatisé. En tout cas, les recommandations de la circulaire de Valérie Glatigny ont été reçues comme une marque de mépris et comme le témoin de sa déconnexion profonde avec le terrain.
Dans la droite ligne de la répression, la police a mené le 10 juin une vaste opération de perquisition dans le cadre d’une enquête relative à la cinquième édition de l’action d’écologie de masse Code Rouge. Le média indépendant Bruxelles Dévie réinscrit dans cet article (qu’on vous invite à lire) cette opération d’intimidation et de répression dans le cadre de la publication du rapport de l’OCAM de juin dernier : « Ces perquisitions, comme les récentes violences policières à l’encontre du mouvement étudiant, montrent la volonté du gouvernement belge de faire taire, de violenter et de criminaliser tout mouvement de contestation, qui serait capable de prendre de l’ampleur et de toucher des infrastructures du capitalisme. » 62 organisations de la société civile ont également signé un communiqué de presse pour dénoncer la criminalisation des mouvements sociaux. Si vous souhaitez soutenir les personnes qui luttent contre la criminalisation des mouvements sociaux, on vous invite à contribuer au fond anti-répression de la fondation Marius Jacob.
Toujours en parlant de répression, le CIRÉ a lui aussi fait l’objet d’une mise à l’écart préoccupante : le MR et Les Engagés l’ont exclu des auditions parlementaires consacrées au projet de loi sur les « visites domiciliaires », privant le débat de l’expertise d’une organisation majeure de défense des droits des personnes réfugiées et étrangères, dans un contexte où le racisme d’État se renforce en Europe et en Belgique. D’une part, le Parlement européen a adopté le « règlement retour », dans un climat marqué par les slogans « send them back » lancés par des député·es de droite et d’extrême droite. Plusieurs gouvernements européens, dont la Belgique, ont par ailleurs multiplié les contacts avec le régime des talibans en vue de faciliter les expulsions vers l’Afghanistan. D'autre part, le gouvernement belge a tenté de légaliser les visites domiciliaires afin de faciliter l’arrestation de personnes sans titre de séjour à leur domicile (pensez ICE, mais ici). Si la loi sur les visites domiciliaires a été temporairement écartée grâce à une forte mobilisation de la société civile, il ne s’agit que d’un sursis : les offensives contre les droits fondamentaux se poursuivent et exigent une vigilance constante face à une normalisation croissante des politiques autoritaires et racistes d’État.
Et nous ? Nous, on la sent, la fin de l’année académique. On finit l’année un peu sur les rotules, comme c’est devenu une forme de tradition, semblerait-il. On a annulé la mensuelle de juin parce qu’il y avait peu d’inscrit·es, mais aussi pour libérer de l’énergie pour d’autres choses (vous pouvez vous en douter si vous avez lu ce qui précède). On se demande, dans ce contexte, où notre énergie peut être déployée ; et puis aussi quelle énergie il nous reste. On se demande aussi pourquoi moins de personnes se sont inscrites et ont participé à nos activités récemment. Est-ce que la vie est dense pour tout le monde ? Est-ce que nos activités ne répondent plus à des besoins ? Est-ce qu’on est devenues trop déconnectées de ce qui se passe ?
La fin de saison est à la prise de hauteur (on vous en dit plus dans le petit texte sur le projet MECS, plus bas) mais aussi au besoin de se régénérer.
Finalement, on a été voir le 11 juin ce qu’il se passait à la deuxième rencontre « Les masculinités à Liège et demain, c’est comment ? » portée par trois associations d’éducation permanente liégeoises. Leur objectif est de créer le terrain où peuvent se rencontrer des personnes intéressées par l’émergence d’initiatives liées aux masculinités à Liège. Si vous habitez dans le coin et que vous pouvez faire partie de ces personnes intéressées, gardez un œil ouvert : d’autres rencontres de ce type suivront.
Au programme
Retour sur notre activité de juin
Quelques news du projet MECS
Remerciements
Recommandations
# Retour sur notre activité de juin : Clôture et repas de fin d'année
C’est à la Vieille Chéchette que nous nous sommes retrouvé·es en petit comité, seulement quelques jours après que le lieu ait fêté ses dix ans d’existence. Après avoir annulé la mensuelle, on a décidé de maintenir cette activité même si on sentait qu’on serait peu nombreux·ses. Passer un moment convivial permet de clore la saison ensemble : c’est précieux. Habituellement, nos événements de fin d’année (2022, 2023, 2024, 2025) nous permettent d’explorer des questions comme :
Quand on regarde en arrière sur le chemin parcouru cette année (individuellement et collectivement), qu’est-ce qu’on observe ?
Quelle(s) activité(s) de La Bonne Poire nous a(ont) marqué cette année et pourquoi ?
Qu’est-ce qui m’a traversé ou mis en mouvement cette année ? Qu’est-ce qui m’a donné de l’espoir ? Qu’est-ce qui a été confrontant ?
Une question qu’on aurait eu envie d’ajouter cette année, c’est : « De quoi ai-je besoin pour avancer ? »
Immanquablement, nos auberges espagnoles de fin d’année redeviennent des moments de bilans aussi sur ce qu’il nous est permis d’espérer. On parle de misandrie, d’avoir ou non des attentes envers les hommes (en tant que classe… ou en tant qu’individus dans nos vies). Chacun·e est sur un chemin qui lui est propre sur ces questions.
Les discussions nous ont mené·es à parler de comment on vivait (individuellement et/ou collectivement) dans un contexte plus global. « Quand tout va vite et qu’on se fait tabasser par le monde, comment est-ce qu’on crée des espaces qui sont capables d’encaisser ça en restant connecté·es au monde ? » se demande-t-on. Plusieurs personnes disent que le monde qu’on habite est violent (« on se prend quand même toustes le monde dans les dents à différents endroits » entend-t-on) et que la tentation de se refermer sur soi et d’évoluer vers des pratiques plus cloisonnées et rassurantes (type développement personnel) peut être forte. « Entre développement personnel et travail politique, comment s’assurer que le curseur penche quand même plutôt vers le second ? » Tout en reconnaissant qu’on a besoin d’espaces pour prendre soin, pour se rencontrer à un niveau plus profond, pour déposer les sujets trop gros pour nous et les appréhender ensemble.
Un participant relève que même si le public concerné est moins présent (à cet événement en particulier, mais aussi en général dans la baisse d’inscriptions qu’on observe sur le mois de juin), c’est précieux d’avoir des moments où l’on peut penser le mouvement et pas seulement nos actions. Quand tout va vite, qu’est-ce qui se dit du mouvement dans lequel on s’inscrit ? La Bonne Poire reste un espace dans lequel il y a de la confiance et la possibilité de penser le mouvement de façon féconde.
Globalement, il faut admettre que cet événement n’était pas complètement confortable. Chacun·e arrive avec son énergie limitée et ses attentes/ses besoins, qui peuvent se situer sur des registres assez différents. On était un groupe suffisamment petit pour qu’on se dise qu’on ferait pencher le cadre vers quelque chose d’un peu plus informel, mais en même temps quelque chose de semi-cadré ça génère des dynamiques moins fluides pour un groupe pas si petit au final. Ça, ça nous appartient au niveau de la facilitation. Mais il faut admettre que nous aussi, on arrive avec peu d’énergies, et un besoin de déposer nos baluchons.
Tour d’horizon sur les émotions ou sensations avec lesquelles on repartait, en fin de soirée, alors que la température commençait tout juste à descendre : on se sent dispersé·e, introspectif·ve, rassasié·e, confus·e, néanmoins content·e. Peut-être on peut répondre, quand même, à la question « de quoi avons-nous besoin pour avancer ? » : on aurait besoin de laisser son esprit prendre son temps et son espace. Besoin d’air. Besoin de respiration. Besoin de repos.
# MECS pour "Mise en Commun des Stratégies féministes impliquant les hommes"
On vous l’a annoncé en début de saison : nous avons obtenu un financement Erasmus+ de l’Union européenne pour un projet d’un an sobrement intitulé « MECS », en partenariat avec une association française, le collectif Manœuvre. L’objectif est de renforcer la capacité des acteurs travaillant sur les questions de masculinité et de développer de nouvelles stratégies féministes impliquant les hommes, en créant des espaces d’échange entre expert·es, militant·es et le grand public. Cela a été peu visible dans nos newsletters jusqu’ici mais on a au cours de cette année académique mis pas mal d’énergie dans ce projet, qui nous a permis de créer des espaces de réflexion sur le fond.
On a peu communiqué sur le sujet jusqu’ici parce que la question de comment on communique dessus fait partie des questions qu’on se pose. Il s’agit d’un projet dans lequel on s’engage dans de l’exploration, on s’avance dans des zones inconfortables, on se retrouve confronté·es à nos angles-morts, on éprouve nos certitudes, on s’aventure en dehors des rails de nos activités habituelles. D’un côté, c’est le bienvenu : cela fait longtemps qu’on ressent le besoin de se reposer des questions de fond, et on a initié ce projet aussi pour se donner de l’espace de le faire. D’un autre, c’est très éprouvant et cela nous a fait avancer dans toutes sortes de chemins boueux et inconfortables, où se mélangent des couches d’existence multiples : il y a ce qui touche à nos vies intimes, nos économies personnelles de l’espoir et de la fatigue* ; à nos vies de collectifs, qui se rencontrent, qui se reniflent et qui se confrontent dans nos modèles, nos stratégies et nos ancrages (là où on est situé·es) ; il y a ce qui touche au contexte global et aux tensions qui en émergent, dans lesquelles on est pris·es, immanquablement.
Le projet est structuré en trois phases : formation, expérimentation et formalisation. Les deux premières sont désormais en grande partie derrière nous. On a organisé des résidences, des groupes de travail, on a brassé beaucoup de sujets et fait des choix sur les directions dans lesquelles on allait concentrer notre énergie. On a maintenant tout un ensemble de ressources, d’hypothèses et d’expériences à digérer et à partager. Cet été, nous initions la phase « formalisation » en vue de diffuser notre contenu à l’automne.
On vous concocte donc pas mal de trucs à partager à la rentrée. On espère créer de beaux objets qui nourriront les réflexions et les prises de recul stratégiques, ainsi que les échanges pour aller plus loin.
En guise de save the date, on peut déjà annoncer que le vendredi 23 octobre, à Bruxelles, nous organiserons une journée d’étude dans le cadre du projet MECS. Elle s’adressera à toutes les personnes qui sont actives dans le travail sur l’égalité, le genre, le féminisme et/ou les masculinités, pour faire exister un lieu de réflexion et de travail sur le sujet. Nous avons été contacté·es plusieurs fois ces dernières années par des associations ou par des collectifs qui réfléchissent aux approches féministes du travail avec des hommes. On espère que cette journée répondra aux demandes qui peuvent émerger de ces acteurs.
* Définitivement le texte sur lequel on s’auto-cite le plus 😛
# Remerciements
Ça y est, en cette dernière newsletter du mois de juin, on clôt la cinquième saison de La Bonne Poire ! Comme dit plus haut, cette fois notre travail n’est pas complètement fini : ce n'est pas complètement une pause estivale qui nous attend, mais un espace pour continuer notre travail sous d’autres temporalités. On espère bien sûr quand même aussi déconnecter et trouver du repos.
On a une série de remerciements à exprimer en cette fin de saison :
Aux Mordus pour la convivialité, le soin et leur loyauté à travers les années. Particulièrement cette année, la participation au projet MECS et l’implication (très importante) de certains pour nous soutenir au niveau admin nous a permis de porter des projets plus ambitieux et de continuer à avancer dans l’effort de longue haleine pour rendre nos conditions de travail plus durables. Ça continue d’être riche de pouvoir se laisser interpeller par des personnes qui nous accompagnent depuis longtemps ;
Au collectif Manœuvre, d’avoir embarqué dans cette aventure Erasmus+ avec nous. C’est la première fois que nous nous engageons dans un projet de cette ampleur, pour le tout petit collectif que nous sommes. On essuie les plâtres et on apprend beaucoup. On est très reconnaissante aux personnes du collectif Manoeuvre, particulièrement Lucie et Pierre, pour l’énergie et la persévérance investis à cet endroit. Merci également à Luigi, sans qui nous n’aurions pas commencé, et qui reste une personne ressource lorsque le vertige nous prend ;
À celleux qui luttent, qui nous donnent de l’espoir de vivre dans un monde désirable. À celleux avec qui on partage les espoirs et les deuils, les moments forts et les coups durs, les joies et les silences ; cet écosystème de solidarités qui se réinvente de façon créative au fil des événements ;
Au Collecti·e·f 8 Maars pour avoir fait bouger les lignes ensemble ;
À la Fédération Laïque des Centres de Planning Familial, à la Coalition Genre, au Théâtre des Martyrs et à Femmes & Santé pour nous avoir invitées à discuter de nos réflexions ;
À la La Vieille Chéchette, au centre culturel Elzenhof, à la Fleur en Papier Doré et au Récif pour l’accès à leurs locaux ;
À nos proches qui nous rappellent de manger et de dormir.
Et puis à vous toustes qui venez à nos activités, qui lisez et interagissez avec nos newsletters régulièrement, vous donnez du sens à ce qu’on fait ! 🙂
Merci !
# Recommandations
On vous souhaite un bel été plein de repos, de moments délicieux et de fraîcheur. Pendant ce temps, vous pouvez relire nos newsletters, notre zine, ou toutes les ressources disponibles sur notre site. Cette année, on a aussi écrit trois textes disponibles sur notre site : « Au-delà du toxique : comprendre de quoi on parle », « Vers une politique de la complicité (critique de la notion de l’allié·e) », « Réflexion sur l’inceste et sur la domination adulte ».



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