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Newsletter #37

  • 29 avr.
  • 18 min de lecture

Dernière mise à jour : 30 avr.


Avril, c’est le retour des jours qui s’étirent, des terrasses qui se remplissent, des corps qui se remettent en mouvement. Mais sous cette légèreté affleure autre chose : une mémoire qui insiste, une invitation à ne pas dissocier l’élan du vivant de ce qui le rend possible. Avril est aussi le mois de l’antifascisme. Pensons à différentes commémorations comme la Libération de l’Italie du fascisme (25 avril 1945), le Soulèvement du ghetto de Varsovie (19 avril 1943) ou la Révolution des Œillets au Portugal (25 avril 1974). Hériter de la mémoire des luttes ne relève pas seulement du souvenir : c’est une manière de se tenir dans le présent, de relier hier à demain. C’est choisir de garder les yeux rivés sur les formes d’oppressions, de domination, d'exploitation et de violences qui cherchent à se faire oublier dans la banalisation.


Et soyons honnêtes : ça ne s’arrête pas là. Si on peut glisser à vos oreilles quelques dates, quelques invitations, le mois de mai s’annonce lui aussi comme un temps de luttes et de rassemblements : le 1er mai révolutionnaire, le 8 mai (célébration de la Libération),  le 12 mai (manifestation nationale contre l’Arizona et son monde), et le 17 mai (marche nationale contre la Nakba, le génocide et la guerre). On vous invite, si cela est possible pour vous, à continuer de vous mobiliser.


Entre ces moments, quelque chose nous tient. Une attention, peut-être, à ce qui relie les combats, les époques, les expériences. Une manière de rester ensemble, malgré les aspérités, et de continuer à tisser, modestement mais fermement, nos existences les unes aux autres pour cultiver des espaces de rencontres.



Au programme

  • Retour sur nos activités d'avril

    • Réflexion sur l'inceste et sur la domination adulte

  • Nos prochains événements

  • Des recommandations




# Retour sur nos activités d'avril


Attention, à partir d’ici et jusqu’au titre « Mensuelle : Sexualité(s) : la pornographie », nous allons parler d’inceste et plus largement de violences envers les enfants. Sentez-vous libre de passer cette partie si vous sentez que cela risque de vous mettre en difficulté.


Arpentage : Le Berceau des dominations. Anthropologie de l'inceste de Dorothée Dussy

Le 9 avril, nous nous sommes retrouvé·es au Récif pour arpenter ensemble l’ouvrage Le Berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste de Dorothée Dussy. L’ambiance y était à la fois douce et chargée.


Ce qui s’est d’abord imposé lors de cette rencontre, ce n’est pas tant la parole que ce qui l’entoure – ou plutôt ce qui la borde et la contraint : le silence. Un silence dense, presque palpable, qui ne se réduit pas à une absence de mots mais agit comme une véritable force structurante. Car l’événement n’ouvre pas seulement un espace de réflexion sur l’inceste, il rend aussi sensible le système de silence qui l’entoure.


La moitié des participant·es inscrit·es se sont désisté·es à la dernière minute. Il serait facile d’y voir de simples contingences – il faisait beau, ce jour-là. Ne nous méprenons pas : nous ne blâmons pas ces désistements (merci aux personnes d’ailleurs de nous avoir prévenues). Mais ces absences peuvent aussi être lues comme des indices, les signes d’un mécanisme plus vaste : celui qui consiste à tenir à distance ce qui dérange, à éviter ce qui pourrait fissurer l’ordre établi. L’inceste est un système, non pas marginal mais structuré, où le silence circule, s’apprend et se transmet.


Nous avons durant cette activité partagé un moment doux, en petit groupe, à l’écoute de nos rythmes et de nos émotions. Nous n’allons pas retranscrire ici l’ensemble de nos discussions parce que bien davantage que le contenu des échanges, c’est le geste qui importe ici : se rassembler et faire l’effort de confronter ces choses qui existent drapées de silence. Et ce faisant, désobéir à la prescription au silence que le système incestuel génère dans nos rapports sociaux. 


Si vous vous lancez dans la lecture du livre de Dorothée Dussy (on vous y encourage !) peut-être serez-vous surpris·e de constater qu’il est surprennament drôle. Extrêmement dur aussi - qu’on ne s’y méprenne pas. Mais l’autrice a régulièrement recours à l’ironie. Elle explique dans un entretien que l’ironie dans l’écriture s’est imposée d’elle-même : « La langue académique sur l’inceste, c’est pour dire l’interdit de l’inceste. C’est pour t’expliquer en termes chicos les mariages, les alliances matrimoniales proscrites, prescrites. Et c’est cette langue académique qui, confondant mariage et sexualité, interdiction d’une pratique et interdiction d’en parler, a contribué à invisibiliser, dans les sciences sociales, l’importance et la régularité des pratiques d’inceste. Moi, je ne me situais pas là : je parlais de ce qui se passe à la maison, dans la vie quotidienne et les pratiques informelles. Alors, je me suis dit : « Je vais le dire avec la langue de la maison, avec ma langue à moi. » »


Si vous souhaitez creuser les sujets de la domination par l’ancienneté ou l’inceste, on vous invite à lire le texte qui suit ainsi que les ressources en fin de cette newsletter. 



Réflexion sur l'inceste et sur la domination adulte

L’inceste touche un·e enfant sur 10, soit 2 à 3 enfants par classe. Selon le rapport de la Ciivise (2023), un·e enfant est victime d’un viol ou d’une agression sexuelle toutes les 3 minutes en France (on vous parle des chiffres belges plus bas). Le plus souvent (dans 81% des cas), l’agresseur est un membre de la famille. Dans 22% des cas, l’agresseur est un proche de l’enfant et de ses parents. 


Les violences sexuelles débutent très tôt. En moyenne, les victimes avaient 8 ans et demi au début de violences. Lorsque les violences sexuelles sont incestueuses, les victimes avaient en moyenne 7 ans et demi au moment des premiers passages à l’acte. Pour 22% des victimes, soit près d’un quart des situations, les premiers viols ou agressions sexuelles ont commencé alors qu’elles avaient moins de 5 ans (entre la naissance et 5 ans). 


Les violences sexuelles sont répétées pendant plusieurs années : dans 86% des cas, les victimes ont subi plusieurs viols ou agressions sexuelles.


Dans 97% des cas, l’agresseur est un homme. Dans 81% des cas, il est majeur. Le plus souvent, les agresseurs sont les pères (27%), les frères (19%), les oncles (13%), les amis des parents (8%) ou les voisins de la famille (5%). 


Les conséquences des violences sexuelles sont : des conduites à risque, des troubles psychiques et physiques (le psychotraumatismes), des conséquences sur la vie affective et sexuelle ainsi qu’un risque accru de subir à nouveau des violences.


En Belgique, on n’a pas encore de chiffres sur l’inceste. Le collectif Patouche a récolté des données. Elles seront bientôt disponibles. Restez à l'affût !


  1. Dépsychologiser et désexceptionnaliser l'inceste

Au vu des chiffres, il est important d’effectuer un déplacement théorique décisif : rompre avec les cadres interprétatifs qui en font soit une pathologie individuelle (celle du « pervers », du « monstre », du « malade »), soit la transgression d’un interdit universel supposé fonder la société. Dans ces deux cas, on extrait l’inceste des rapports sociaux qui le rendent possible : il est soit renvoyé à une défaillance psychique singulière, soit élevé au rang d’exception, extérieure à l’ordre social. 


Une analyse matérialiste propose au contraire d’inverser la question. Il ne s’agit plus de se demander pourquoi l’inceste est interdit, mais comment il advient, dans quelles conditions matérielles, institutionnelles et relationnelles il devient possible et, de fait, récurrent. Ce renversement conduit à interroger les structures concrètes qui organisent la vie sociale : les rapports de dépendance économique, les hiérarchies d’autorité, les dispositifs juridiques et leurs défaillances, ainsi que la privatisation de la famille. Loin d’être une anomalie inexplicable, l’inceste apparaît alors comme un produit de ces conditions. Il n’est pas extérieur à l’ordre social : il en constitue une possibilité interne, inscrite dans ses formes ordinaires d’organisation. Cette perspective permet de comprendre sa dimension systémique : sa répétition, sa distribution sociale, la banalité de ses occurrences. Autrement dit, l’inceste doit être appréhendé comme une pratique sociale située, structurée, et non comme une aberration.



         2. La famille comme lieu d'appropriation des corps

En tant qu’institution privatisée, la famille constitue un espace relativement soustrait au regard public, où prévaut l’injonction à « laver son linge sale en famille ». Cette privatisation ne concerne pas seulement les conflits ou les affects : elle organise aussi une forme d’appropriation des corps. 


En analysant la famille comme lieu de production et d’exploitation, le féminisme matérialiste a montré que le travail domestique gratuit ne relève pas d’un simple résidu du capitalisme, mais d’un mode de production spécifique, articulé à celui-ci. On peut analyser avec cette paire de lunettes l’appropriation des corps des femmes (leur temps, leur force de travail, leur sexualité, leur capacité reproductive), ce que cherche à nommer le concept de « sexage ».


Le cadre d’analyse matérialiste permet également de penser la situation des enfants, sans pour autant la confondre avec celle des femmes. La famille organise également une disponibilité structurelle de leurs corps. Les enfants sont pris dans des rapports de dépendance quasi totale : ils ne disposent ni de ressources économiques propres, ni d’autonomie spatiale, ni de pleine capacité juridique. Leur existence corporelle est en permanence régulée : alimentation, sommeil, déplacements, hygiène, discipline, scolarisation. Ces pratiques sont socialement légitimées comme nécessaires à leur protection et à leur éducation. Elles n’en constituent pas moins des formes d’administration et de contrôle du corps.


L’intérêt d’une approche matérialiste est de penser ces pratiques non comme de simples évidences naturelles, mais comme des rapports sociaux. Le corps de l’enfant est, dans une certaine mesure, approprié : il est disponible pour des interventions légitimes, définies par les adultes. L’inceste peut alors être compris comme une intensification de cette logique d’appropriation. Il ne surgit pas dans un vide, mais dans un espace où le corps de l’enfant est déjà, structurellement, objet du pouvoir. Cela ne signifie évidemment pas que toutes les pratiques éducatives sont assimilables à des violences sexuelles, mais que celles-ci s’inscrivent dans un continuum de rapports de contrôle, où les frontières ne sont ni naturelles ni immuables.


La notion de continuum est ici décisive : elle ne vise pas à banaliser l’inceste, mais à le resituer dans un régime plus large d’interventions autorisées sur le corps des enfants. Parce que ces interventions sont nombreuses, constantes et socialement validées, elles peuvent rendre moins visibles certaines transgressions ou en retarder la reconnaissance. Les frontières entre le légitime et l’illégitime ne sont pas toujours immédiatement perceptibles : elles peuvent être déplacées, brouillées, redéfinies dans la pratique. Dès lors, la question n’est pas celle de la déviance individuelle, mais celle des conditions sociales qui rendent certaines violences pensables, praticables, et parfois invisibles.



         3. L’adultisme et la domination par l'ancienneté

Voir les choses sous cet angle invite à une critique plus générale des formes d’autorité qui structurent l’enfance. Jusqu’où l’autorité adulte est-elle légitime ? Sur quoi repose-t-elle ? Et surtout, pourquoi est-elle si rarement interrogée comme rapport de domination ? La notion d’« adultisme » permet de nommer cette asymétrie structurelle, mais elle tend à homogénéiser des situations qui relèvent en réalité d’un principe plus fondamental : la domination par l’ancienneté. Celle-ci ne se réduit pas à l’opposition entre adultes et enfants ; elle traverse l’ensemble des rapports sociaux d’âge. Elle produit des statuts différenciés à partir d’un critère arbitraire – l’écart d’âge – et attribue à ces statuts des prérogatives et des pouvoirs spécifiques.


Dans la famille, cette domination se manifeste de manière particulièrement nette. Elle ne se limite pas à la relation parent-enfant, mais structure également les rapports entre frères et sœurs : l’aîné·e dispose d’un pouvoir que ne possède pas le ou la cadet·te. Dans certains cas, notamment dans les situations d’inceste intrafraternel, cette asymétrie constitue une condition de possibilité du passage à l’acte. La différence d’âge produit une asymétrie des positions et un rapport d’autorité, qui peuvent être mobilisés comme une contrainte.


Mais la domination par l’ancienneté ne fonctionne pas seulement comme un rapport interindividuel. Elle s’inscrit dans un ordre social plus large qui valorise une certaine norme d’adultéité hégémonique. Accéder au statut d’adulte implique de se conformer à un ensemble d’attentes, de comportements, de dispositions – autrement dit, de « performer » l’adulte. Cette norme est soutenue par des formes de solidarité entre adultes, qui contribuent à renforcer leurs privilèges tout en exigeant la conformité au modèle dominant. Dans le même geste, les enfants sont invisibilisé·es, tant matériellement que symboliquement : absent·es des espaces de décision, peu présent·es dans l’espace public, rarement considéré·es comme des sujets politiques à part entière.



         4. Silence et prohibition de l'inceste

Cette invisibilisation a des effets concrets. Elle produit un désintérêt pour les formes de domination qui affectent les enfants. Elle rend plus difficile l’émergence de solidarités et d’alliances, en enfermant ces expériences dans le silence. Or, ce silence n’est pas seulement le résultat d’une interdiction explicite : il est aussi le produit des structures sociales elles-mêmes. La privatisation de la famille, l’autorité adulte, la dépendance des enfants se combinent pour rendre difficile la mise en mots, la reconnaissance et la dénonciation des violences. Auteur de La Fabrique de l’enfance. Anthropologie de la comédie adulte, Sébastien Charbonnier nous interroge : « comment s’arracher du cercle vicieux de la silenciation produisant le désintérêt, en même temps que le désintérêt produit la silenciation ? » (p. 16)


Dans ce cadre, il devient possible de comprendre pourquoi il n’existe pas de « profil type » de l’incesteur. L’inceste n’est pas le fait d’individus exceptionnellement déviants mais le résultat de configurations sociales ordinaires. Il s’inscrit dans des relations quotidiennes, dans des pratiques banales, dans une « pédagogie familiale » qui transmet, souvent de manière implicite, des normes de domination et d’écrasement. Dorothée Dussy explique  : « de ceux qui ne savaient pas que c’était interdit à ceux qui le savaient mais s’arrangeaient, toutes les situations existent. Elles sont nombreuses, variées et banales. Le passage à l’acte incestueux est le résultat d’une pédagogie familiale dont chacun, garçon ou fille de la famille, est récipiendaire et qu’il intériorise. » (p. 377). Dans tous les cas, l’inceste déborde largement les seuls actes sexuels pour organiser, de manière diffuse, les relations familiales elles-mêmes : « nous sommes tous socialisés, par agression sexuelle ou par éclaboussure, dans cet ordre social qui interdit théoriquement l’inceste mais où il est pratiqué couramment. » (p. 378)


Loin d’être un fondement indiscutable de la société, la prohibition de l’inceste peut fonctionner comme un mécanisme de silenciation. En posant l’inceste comme ce qui est absolument extérieur au social, elle rend impensable le fait même qu’il puisse être vécu au sein de relations ordinaires. Dorothée Dussy écrit : « ”La prohibition de l’inceste fonde la société” a le bon goût d’inciter les gens qui vivent de l’inceste à se taire puisque personne ne peut vivre en se représentant comme hors de la société » (p. 382) Cette contradiction contribue à maintenir le silence et à reproduire les conditions de possibilité de l’inceste.



         Conclusion

Ainsi, dépsychologiser et désexceptionnaliser l’inceste ne revient ni à en atténuer la violence ni à en diluer la responsabilité, mais à le resituer dans un ensemble de rapports sociaux qui le produisent et le maintiennent. Souligner les mécanismes de silenciation qui l’entourent, penser l’organisation de la famille comme lieu d’appropriation des corps et l’inscrire dans l’adultisme (et plus largement la domination par l’ancienneté) permet de cesser de penser l’inceste comme une anomalie pour en révéler la cohérence structurelle. Cette lecture matérialiste nous invite à comprendre pourquoi la parole des enfants est disqualifiée, étouffée ou inaudible, malgré les multiples formes par lesquelles elle se manifeste. Parce que, oui, les enfants parlent toujours (verbalement ou non) et les adultes ne prennent pas toujours au sérieux ce qu’iels expriment. Penser l’inceste comme un fait social généré par des rapports de pouvoir, c’est déjà commencer à fissurer l’ordre qui réduit les enfants au silence. Cela ouvre non seulement la possibilité d’une vigilance accrue, mais aussi celle d’une transformation des conditions qui le rendent possible, afin d’abolir le système inceste et de reconnaître celleux qui en sont victimes.



Mensuelle : Sexualité(s) : la pornographie

La pornographie est aujourd’hui omniprésente dans nos sociétés, tout en restant largement taboue. Beaucoup reconnaissent y être exposé·es, voire en consommer, mais les espaces pour en parler de manière ouverte et nuancée restent rares. Lors de cette mensuelle, nous nous sommes interrogé·es sur cette contradiction : pourquoi la pornographie occupe-t-elle une place si importante dans nos imaginaires et nos pratiques ? Est-elle le reflet de nos désirs, ou participe-t-elle à les façonner ? C’était la deuxième fois qu’on touchait au thème de la pornographie dans un format de mensuelle (voir le compte rendu de la fois précédente dans la Newsletter #20).


Un point de tension fort a rapidement émergé : il est difficile de tenir une position critique sur la pornographie sans basculer dans une condamnation pure et dure de celle-ci.


Un consensus relatif s’est dégagé autour de l’idée que la pornographie constitue, de fait, un outil d’apprentissage informel de la sexualité, souvent en l’absence d’autres ressources. Dans ce contexte, la pornographie devient souvent un des premiers – voire le principal – vecteur d’informations sur la sexualité.


Mais cet apprentissage pose problème. Il repose fréquemment sur des scripts sexuels normés, centrés sur la performance et une certaine efficacité des corps, souvent éloignés des réalités vécues. Il véhicule des représentations spécifiques des corps, du désir et des rapports de pouvoir. Il peut ainsi créer un décalage entre les pratiques réelles et les attentes intériorisées, notamment en matière de rythme, de consentement implicite ou d’intensité du désir.


Plus largement, l’exposition répétée à la pornographie peut influencer les attentes sexuelles, les scénarios imaginés et certains comportements, sans pour autant déterminer mécaniquement les pratiques. Autrement dit, la pornographie ne « crée » pas les désirs à elle seule, mais elle participe à leur construction, en interaction avec d’autres formes de socialisation (éducation, expériences, culture, relations).


Les discussions ont ainsi largement porté sur la manière dont la pornographie façonne nos imaginaires : que rend-elle visible, désirable, pensable ? Plusieurs participant·es ont évoqué un décalage troublant entre leurs désirs vécus et ce qui les attire dans la pornographie, posant une question qui est restée en suspens : regardons-nous ce qui nous plaît ou apprenons-nous progressivement à aimer ce que nous regardons ?


La question du regard – et en particulier du male gaze – a traversé les échanges. La pornographie dominante est majoritairement construite selon un point de vue masculin hétérosexuel, dans lequel les corps féminins sont mis en scène comme objets de désir, souvent préparés, disponibles et performants. Cela inclut une véritable « préparation des corps » : épilation, postures, réactions attendues, expressivité du plaisir. Ces normes ne restent pas confinées à l’écran : elles circulent dans les imaginaires et peuvent influencer les attentes dans les relations intimes, notamment sur ce que doit être un « corps prêt pour le sexe ».


Dans ce cadre, certain·es se sont demandé·es si la pornographie n’appauvrit pas, en partie, nos imaginaires sexuels. Une comparaison a émergé : celle du fast-food. Non pas pour disqualifier, mais pour penser un mode de consommation rapide, accessible, standardisé, qui répond à un besoin immédiat mais peut, à long terme, uniformiser les goûts et réduire la diversité des expériences. Cette idée a été discutée sans faire consensus : pour certain·es, la pornographie ouvre des possibles, pour d’autres, elle tend à canaliser les désirs dans des formats répétitifs et à inhiber ses expressions plus libres et diversifiées.


La question des rapports de genre a également été centrale : quelles masculinités sont mises en scène ? Quelles normes viriles sont valorisées ? Quelle place est accordée au désir féminin, souvent représenté mais rarement construit en dehors du regard masculin ? Ces interrogations rejoignent des débats féministes anciens et toujours vifs, qui traversent profondément les analyses de la pornographie.


Les échanges ont aussi porté sur la place de la pornographie dans les relations amoureuses : comment en parler ? Que faire des écarts de consommation ou de perception ? Quels effets sur l’intimité, la confiance, ou encore sur la sexualité partagée ? Plusieurs interventions ont souligné que la pornographie pouvait influencer non seulement la sexualité avec les autres, mais aussi la sexualité avec soi-même, en introduisant une logique de consommation, de recherche d’efficacité ou de stimulation constante. Cette dimension s’inscrit dans un cadre plus large : celui d’une industrie profondément liée aux logiques capitalistes de captation de l’attention. 


Enfin, plusieurs interrogations sont restées ouvertes : où commence la pornographie ? Comment évoluent ses frontières avec d’autres formes culturelles ? Quels sont les enjeux légaux et économiques qui la structurent ? Et comment accompagner, notamment les plus jeunes, dans un accès précoce ?


En filigrane, un enjeu transversal a émergé : comment se réapproprier ses désirs et construire d’autres imaginaires sexuels ? Comment ne pas « jeter le bébé avec l’eau du bain », c’est-à-dire reconnaître à la fois les fonctions, les plaisirs et les limites de la pornographie ?


Nos discussions ont mis en évidence la complexité du rapport à la pornographie, à la fois outil d’apprentissage, vecteur de normes et objet de tensions sociales et politiques, notamment dans les débats féministes. S’il semble impossible de déterminer une causalité simple entre pornographie et sexualité, le lien entre les deux apparaît indéniable.


La réflexion collective invite finalement à dépasser les oppositions pour penser la pornographie comme un phénomène culturel structurant, à interroger, à contextualiser et, peut-être, à transformer.




# Nos prochains événements


Mensuelle : Nos colères

Pour la mensuelle de mai, on vous propose de discuter ensemble de la colère en tant qu’émotion genrée. Comment notre socialisation de genre nous pousse-t-elle à l’exprimer, la contenir ou l’éviter ? Comment notre colère affecte-elle les autres ? Quelles sont les autres émotions couvertes par la colère ? A quel endroit la colère est-elle un moteur dans nos vies ? Ou au contraire, la colère (ou son évitement) génère-t-elle de l’immobilisme ? Bref, qu’est-ce qu’on fait de notre colère et qu’est-ce que la colère fait de nous ? 


On trouve ça un peu répétitif et restrictif de toujours écrire « masculinité et [thème de la mensuelle] ». Mais on rappelle que les mensuelles sont des espaces dont on espère qu’ils touchent principalement des hommes, ou des personnes intéressées de se centrer sur les dynamiques de genre avec un focus sur la masculinité.


Si tu ne sais pas encore ce qu’est une mensuelle et que tu veux en savoir plus sur ce format, c’est par ici.


Infos pratiques

  • Quand ? Le mardi 12 mai 2026

  • Ouverture des portes à 18h30, début de l’activité à 19h et fermeture à 22h.

  • Où ? À  La Vieille Chéchette (2 rue du Monténégro - 1060 Saint-Gilles)

  • ​​Pour qui ? Nous espérons que cette activité touche principalement des hommes. Si tu es intéressé·e et que tu n'es pas un homme, tu es lae bienvenu·e ! Mais c'est encore mieux si tu viens accompagné·e :) 

  • Le nombre de places est limité : inscription via ce formulaire.

  • Prix libre et conscient

  • Événement Facebook



Arpentage : Femmes, race et classe d'Angela Davis

Ce mois-ci, on vous propose d’arpenter ensemble l’ouvrage important Femmes, race et classe d’Angela Davis. Ce sera l’occasion de discuter des articulations entre genre, classe et race, afin de renforcer les luttes.


Un arpentage, c’est quoi ? L’arpentage est une méthode de lecture d'un ouvrage à plusieurs. Le livre est d'abord déchiré en autant de parties que le groupe compte de participant·es. Chaque partie du livre est ensuite distribuée. Chaque personne lit son extrait et après, on en discute. L'enjeu est d'emmagasiner l'essence d'un livre et de se le réapproprier collectivement sur un temps limité. Cette méthode est un outil classique de l'éducation populaire, utilisé notamment dans le monde ouvrier afin d'accumuler du savoir critique en groupe.


Quatrième de couverture : « Femmes, race et classe est le portrait vivant de la cause des femmes noires à travers l’histoire de leurs luttes du xixe siècle à nos jours aux États-Unis. C’est un essai fondateur, indispensable pour comprendre la portée des mobilisations féministes, passées et à venir. En analysant les contradictions qui ont opéré entre des oppressions spécifiques, Angela Davis montre comment le patriarcat, le racisme, et le capitalisme ont à chaque époque miné des combats qui auraient pu être communs. À quel moment les femmes blanches se sont-elles dissociées de leurs sœurs noires dans la lutte pour le droit de vote, préférant l’obtenir pour elles-mêmes plutôt que pour des hommes noirs ? Pourquoi les femmes noires du Sud des États-Unis ont-elles parfois privilégié la lutte contre les lois Jim Crow et le lynchage plutôt que celle pour les droits civiques ? Pour quels motifs et dans quelles conditions les luttes syndicales des ouvrières ont-elles surmonté, ou pas, les clivages raciaux ? La mobilisation déterminante des femmes noires dans les combats pour l’abolition de l’esclavage, la fin de la ségrégation, les droits civiques et le droit de vote des femmes, ou encore le droit à l’éducation, est parfois ignorée ou passée sous silence. En redonnant la voix à de grandes militantes anti-esclavagistes et féministes, Angela Davis décortique les divergences qui ont miné leur combat d’émancipation, les convergences qui l’ont favorisé, et identifie les conditions de leur réussite. » 


Infos pratiques :

  • Quand ? Le jeudi 21 mai 2026

  • Ouverture des portes à 18h30, début de l’activité à 19h et fermeture à 22h.

  • Où ? Au centre communautaire Elzenhof (12 avenue de la Couronne - 1050 Ixelles)

  • ​​Pour qui ? Nous espérons que cette activité touche principalement des hommes. Si tu es intéressé·e et que tu n'es pas un homme, tu es lae bienvenu·e ! Mais c'est encore mieux si tu viens accompagné·e :) 

  • Le nombre de places est limité : inscription via ce formulaire.

  • Prix libre et conscient

  • Événement Facebook




# Recommandations


Sur la domination par l’ancienneté et la domination adulte


Et plus spécifiquement sur l’inceste


Sur la pornographie



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