Au-delà du toxique : comprendre de quoi on parle
- labonnepoirebxl
- 19 déc. 2025
- 7 min de lecture

Ces derniers mois, on nous a proposé plusieurs fois d’intervenir dans divers contextes avec comme demande initiale de parler de « masculinité toxique ». Cela nous a interpellé et on a voulu réfléchir ensemble sur ces termes.
Il y a un an, on vous invitait à abandonner le terme « problématique ». On continue à s’attaquer à des mots de vocabulaire utilisés un peu à toutes les sauces et qui desservent souvent nos propos en partageant cette fois une réflexion sur la notion de « toxique » et plus précisément de « masculinité toxique ». Dans ce texte, on commencera par un bref historique, avant de se focaliser sur trois problèmes que celle-ci pose : son effet psychologisant et dépolitisant, sa dimension normative, et enfin son caractère flou et vide de sens.
Historique de la notion de « masculinité toxique »
Avant de formuler des critiques de ce terme, prenons un moment pour en comprendre l’historique.
La « masculinité toxique » est apparue dans le mouvement mythopoétique masculin des années 1980. Au cours des années 1990 et au début des années 2000, la « masculinité toxique » s’est répandue des mouvements masculins à la littérature du développement personnel. Cette dernière postulait que les relations père-fils émotionnellement distantes produisaient des hommes « toxiquement » masculins. Selon certains thérapeutes, les garçons auraient besoin d’une masculinité appropriée, ce que les mères ne pourraient pas apporter. Par exemple, si les jeunes hommes se tournent vers la violence, c’est probablement parce qu’ils ont grandi avec une mère célibataire. Des psychologues ont présenté la « masculinité toxique » comme une norme culturelle, mais pouvant être corrigée en impliquant les hommes dans leur rôle de père. Ils ont posé une notion essentialiste du développement émotionnel masculin.
La prescription d'une paternité engagée comme antidote à la « masculinité toxique » s'harmonise alors avec les recommandations du XXIe siècle en faveur d'une vie familiale hétéronormative à l'ère de la mondialisation néolibérale. La « masculinité toxique » a fourni un discours permettant de diagnostiquer les problèmes des hommes face aux conséquences genrées de la désindustrialisation, au cours de laquelle les emplois bien rémunérés dans les secteurs professionnels masculins ont disparu tandis que les emplois féminisés dans le secteur des services se sont développés.
Assez rapidement, la « masculinité toxique » a eu tendance à être appliquée aux hommes marginalisés. Des recherches ont fait le lien entre « masculinité toxique » et pauvreté, contribuant à fournir un cadre qui a essentialisé les hommes marginalisés en les présentant comme agressifs et criminels, sous le couvert d'un discours prétendant se soucier du bien-être des hommes. L'idée de « masculinité toxique » s'est alignée avec les programmes politiques conservateurs préoccupés par le contrôle social des hommes à faibles revenus et sous-employés, ainsi qu'avec les valeurs familiales patriarcales. Le recours à la « masculinité toxique » ne rejetait donc pas la hiérarchie ou l’ordre binaire de genre. Au contraire, les discours thérapeutiques sur la « masculinité toxique » invoquaient généralement des de caractéristiques masculines supposément « naturelles ».
Les partisans de ce terme étaient souvent des conservateurs cherchant à « réformer » les hommes marginalisés et à stabiliser les normes patriarcales de la famille hétérosexuelle.
Psychologisation, dépolitisation et compatibilité avec le néolibéralisme
Le mot « toxique » désigne une substance étrangère qui contamine un organisme. Appliqué aux relations humaines, il en transforme profondément le cadre d’analyse : ce qui relevait d’un rapport social devient une altération de soi par l’autre. Le problème n’est plus structurel, mais chimique ; non plus collectif, mais interpersonnel.
Cette opération linguistique a des effets puissants. Elle individualise la violence : au lieu de désigner une logique sociale ou un rapport de domination, on désigne une personne — « toxique ». L’explication se recentre sur les affects (souffrance, anxiété, malaise) plutôt que sur les structures (genre, classe, race, sexualité). Et l’horizon proposé n’est plus la transformation politique, mais la mise à distance thérapeutique.
Dans cette logique, les rapports de pouvoir et les conflits sociaux deviennent des déséquilibres émotionnels, les oppressions deviennent des perturbations du bien-être. Ainsi, un rapport inégalitaire est réduit à un obstacle à l’épanouissement personnel. L’analyse se dilue dans le ressenti et la critique dans la gestion de soi.
Il n’est pas anodin que le mot toxique ait trouvé un tel écho dans les discours de développement personnel, les pratiques de coaching ou les récits d’« amélioration de soi ». Il épouse parfaitement les logiques du néolibéralisme émotionnel, où chaque individu est sommé·e de gérer son capital affectif comme un portefeuille d’investissements.
La toxicité devient alors ce qui nuit à l’optimisation de soi. « Éloigne-toi des personnes toxiques », « protège ta paix intérieure », « crée un cercle sain » : autant d’injonctions à sélectionner ses relations sur le modèle de la consommation, à filtrer les interactions humaines selon leur rendement émotionnel. L’autre devient une source de bénéfice ou de nuisance et les rapports sociaux se réduisent à des stratégies d’autoprotection.
Dans cette perspective, transformer les structures (ou cultiver l’appartenance) disparaît au profit d’une quête de « safe spaces » individualisés. Or, cette dynamique est éminemment politique : elle reconduit la responsabilisation individuelle là où il faudrait penser des formes collectives de résistance et de changement. Elle substitue à l’analyse des systèmes une gestion des symptômes.
Le sain, le toxique et le normatif
L’exemple de la masculinité toxique illustre les impensés normatifs qui traversent certains discours « critiques » de gauche (y compris féministes). Cette notion, souvent mobilisée pour dénoncer les violences sexistes et sexuelles et les comportements virilistes, semble à première vue offrir un outil d’analyse pertinent. Pourtant, une lecture plus attentive de son histoire révèle un glissement problématique : sous couvert de critique, il sert bien souvent à réinstaurer une norme.
Dès son origine, le discours sur la « masculinité toxique » ne visait pas tant à déconstruire la masculinité comme système de pouvoir qu’à redéfinir ce qu’elle devrait être. Il s’agissait de sauver la masculinité en l’épurant de ses excès — de distinguer entre les « mauvaises » formes, pathologiques, violentes, et les « bonnes », dites « saines » ou « positives ». Ce déplacement permet de détourner l’attention des structures patriarcales pour recentrer le problème sur l’absence supposée de modèles masculins stables, en particulier au sein de la famille hétérosexuelle. Le remède proposé n’est donc pas l’abolition des normes de genre, mais leur réaffirmation : celle d’un homme-père protecteur, présent et émotionnellement disponible — mais toujours dans un cadre hétéronormatif et centré sur la famille.
Ce retour à l’ordre passe par une production active de normes : la « bonne masculinité » devient un modèle à incarner, une forme de respectabilité genrée valorisée par les institutions, notamment les politiques publiques préoccupées par la « crise » des jeunes hommes. Cette crise, on le sait, est souvent projetée sur des populations racialisées et marginalisées, accusées de déviance ou d’irresponsabilité. Ainsi, la catégorie de « masculinité toxique » fonctionne moins comme critique que comme stigmate : elle désigne les masculinités subalternes comme problématiques, voire irrécupérables, pendant que les hommes appartenant aux classes dominantes — blancs, bourgeois, cis-hétérosexuels — s’érigent en modèles de masculinité « responsable » et « éthique », reproduisant la domination masculine sous un vernis de progrès.
Il ne s’agit pas ici de disqualifier toute utilisation du mot toxique, mais de prendre acte de ses effets politiques. Dans un monde où les violences systémiques sont souvent retraduites en récits individuels, il est crucial de résister à cette tendance à la moralisation des rapports sociaux.
Une catégorie floue et vide
La masculinité toxique continue d'apparaître dans de nombreux textes et lieux militants. Compte-tenu de ce qu’on vient de voir, pourquoi l’utilise-t-on encore ? Parce que c’est un raccourci pratique : son attrait réside dans sa capacité à évoquer un type de personnage reconnaissable.
Les féministes ont adopté la notion de « masculinité toxique » pour caractériser les discours homophobes et misogynes ainsi que la violence des hommes. Depuis 2016, un nombre notable d'articles médiatiques ont utilisé l'expression « masculinité toxique » dans des discussions sur Trump et le mouvement #MeToo pour décrire le comportement répréhensible des hommes blancs puissants, contrairement à ses applications antérieures qui concernaient les hommes marginalisés. Les universitaires féministes ont adopté la masculinité toxique comme un cadre utile pour répondre à la résurgence de la politique masculine de droite.
Mais parmi les articles utilisant ce terme presque aucun n’en fournit une définition : il est utilisé de manière descriptive, sans théorisation ni opérationnalisation. Ceux qui ont fourni une définition ont le plus souvent mentionné la violence, la domination, l'agressivité, la misogynie et l'homophobie.
Peu de chercheur·euses discutent de la manière de conceptualiser la masculinité toxique par rapport aux théories féministes de la masculinité, et notamment comment le rejet de la « masculinité toxique » peut servir les intérêts d'hommes déjà privilégiés. Les applications féministes du terme à des personnalités telles que Trump et Weinstein s'écartent d'une approche conservatrice axée sur la « masculinité toxique » des hommes marginalisés.
Cependant, une telle condamnation continue d'individualiser le problème en le réduisant aux traits de caractère d'hommes spécifiques. La condamnation de la « masculinité toxique » permet aux hommes de se positionner contre la misogynie, l'homophobie et la violence, tout en se distanciant et sans reconnaître qu’ils font partie de ces dominations. La violence et le harcèlement sexuels peuvent alors être discutés comme des caractéristiques d'hommes « arriérés » et « mentalement malades », comme on a encore pu le constater avec le procès des viols de Mazan. Ainsi, les privilèges institutionnels et structurels dont bénéficient les hommes (ce que Connell appelle le « dividende patriarcal ») sont systématiquement occultés. La « masculinité toxique » comporte des connotations postféministes qui relèguent le patriarcat au passé et individualisent le sexisme en le présentant comme une question d'attitudes personnelles.
Conclusion
On pense qu’on devrait se méfier de l'utilisation de la « masculinité toxique » comme catégorie analytique. Ce n'est pas un concept utile lorsqu’on veut voir le genre à travers une approche systémique et non pas individualisée. Vous l’aurez compris : utiliser le terme de « masculinité toxique », ça peut véhiculer (parfois malgré soi) des notions essentialistes et centrées sur la famille hétéronormative ; racistes, classistes et psychophobes ; individualisantes et néolibérales ; dépolitisantes et bien souvent vides de sens. On vous invite plutôt à aller puiser dans les études féministes, antiracistes, matérialistes et queer pour y trouver des instruments bien plus robustes : rapports de domination, violences structurelles, le concept d’hégémonie, de patriarcat ou encore d’hétéronormativité. Ce lexique ne cherche pas à purifier les relations mais à les comprendre ; il ne promet pas une vie sans douleur, mais une capacité à nommer les causes sociales de la souffrance.



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