Réflexion sur l'inceste et sur la domination adule
- il y a 4 jours
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L’inceste touche un·e enfant sur 10, soit 2 à 3 enfants par classe. Selon le rapport de la Ciivise (2023), un·e enfant est victime d’un viol ou d’une agression sexuelle toutes les 3 minutes en France (on vous parle des chiffres belges plus bas). Le plus souvent (dans 81% des cas), l’agresseur est un membre de la famille. Dans 22% des cas, l’agresseur est un proche de l’enfant et de ses parents.
Les violences sexuelles débutent très tôt. En moyenne, les victimes avaient 8 ans et demi au début de violences. Lorsque les violences sexuelles sont incestueuses, les victimes avaient en moyenne 7 ans et demi au moment des premiers passages à l’acte. Pour 22% des victimes, soit près d’un quart des situations, les premiers viols ou agressions sexuelles ont commencé alors qu’elles avaient moins de 5 ans (entre la naissance et 5 ans).
Les violences sexuelles sont répétées pendant plusieurs années : dans 86% des cas, les victimes ont subi plusieurs viols ou agressions sexuelles.
Dans 97% des cas, l’agresseur est un homme. Dans 81% des cas, il est majeur. Le plus souvent, les agresseurs sont les pères (27%), les frères (19%), les oncles (13%), les amis des parents (8%) ou les voisins de la famille (5%).
Les conséquences des violences sexuelles sont : des conduites à risque, des troubles psychiques et physiques (le psychotraumatismes), des conséquences sur la vie affective et sexuelle ainsi qu’un risque accru de subir à nouveau des violences.
En Belgique, on n’a pas encore de chiffres sur l’inceste. Le collectif Patouche a récolté des données. Elles seront bientôt disponibles. Restez à l'affût !
1. Dépsychologiser et désexceptionnaliser l'inceste
Au vu des chiffres, il est important d’effectuer un déplacement théorique décisif : rompre avec les cadres interprétatifs qui en font soit une pathologie individuelle (celle du « pervers », du « monstre », du « malade »), soit la transgression d’un interdit universel supposé fonder la société. Dans ces deux cas, on extrait l’inceste des rapports sociaux qui le rendent possible : il est soit renvoyé à une défaillance psychique singulière, soit élevé au rang d’exception, extérieure à l’ordre social.
Une analyse matérialiste propose au contraire d’inverser la question. Il ne s’agit plus de se demander pourquoi l’inceste est interdit, mais comment il advient, dans quelles conditions matérielles, institutionnelles et relationnelles il devient possible et, de fait, récurrent. Ce renversement conduit à interroger les structures concrètes qui organisent la vie sociale : les rapports de dépendance économique, les hiérarchies d’autorité, les dispositifs juridiques et leurs défaillances, ainsi que la privatisation de la famille. Loin d’être une anomalie inexplicable, l’inceste apparaît alors comme un produit de ces conditions. Il n’est pas extérieur à l’ordre social : il en constitue une possibilité interne, inscrite dans ses formes ordinaires d’organisation. Cette perspective permet de comprendre sa dimension systémique : sa répétition, sa distribution sociale, la banalité de ses occurrences. Autrement dit, l’inceste doit être appréhendé comme une pratique sociale située, structurée, et non comme une aberration.
2. La famille comme lieu d'appropriation des corps
En tant qu’institution privatisée, la famille constitue un espace relativement soustrait au regard public, où prévaut l’injonction à « laver son linge sale en famille ». Cette privatisation ne concerne pas seulement les conflits ou les affects : elle organise aussi une forme d’appropriation des corps.
En analysant la famille comme lieu de production et d’exploitation, le féminisme matérialiste a montré que le travail domestique gratuit ne relève pas d’un simple résidu du capitalisme, mais d’un mode de production spécifique, articulé à celui-ci. On peut analyser avec cette paire de lunettes l’appropriation des corps des femmes (leur temps, leur force de travail, leur sexualité, leur capacité reproductive), ce que cherche à nommer le concept de « sexage ».
Le cadre d’analyse matérialiste permet également de penser la situation des enfants, sans pour autant la confondre avec celle des femmes. La famille organise également une disponibilité structurelle de leurs corps. Les enfants sont pris dans des rapports de dépendance quasi totale : ils ne disposent ni de ressources économiques propres, ni d’autonomie spatiale, ni de pleine capacité juridique. Leur existence corporelle est en permanence régulée : alimentation, sommeil, déplacements, hygiène, discipline, scolarisation. Ces pratiques sont socialement légitimées comme nécessaires à leur protection et à leur éducation. Elles n’en constituent pas moins des formes d’administration et de contrôle du corps.
L’intérêt d’une approche matérialiste est de penser ces pratiques non comme de simples évidences naturelles, mais comme des rapports sociaux. Le corps de l’enfant est, dans une certaine mesure, approprié : il est disponible pour des interventions légitimes, définies par les adultes. L’inceste peut alors être compris comme une intensification de cette logique d’appropriation. Il ne surgit pas dans un vide, mais dans un espace où le corps de l’enfant est déjà, structurellement, objet du pouvoir. Cela ne signifie évidemment pas que toutes les pratiques éducatives sont assimilables à des violences sexuelles, mais que celles-ci s’inscrivent dans un continuum de rapports de contrôle, où les frontières ne sont ni naturelles ni immuables.
La notion de continuum est ici décisive : elle ne vise pas à banaliser l’inceste, mais à le resituer dans un régime plus large d’interventions autorisées sur le corps des enfants. Parce que ces interventions sont nombreuses, constantes et socialement validées, elles peuvent rendre moins visibles certaines transgressions ou en retarder la reconnaissance. Les frontières entre le légitime et l’illégitime ne sont pas toujours immédiatement perceptibles : elles peuvent être déplacées, brouillées, redéfinies dans la pratique. Dès lors, la question n’est pas celle de la déviance individuelle, mais celle des conditions sociales qui rendent certaines violences pensables, praticables, et parfois invisibles.
3. L’adultisme et la domination par l'ancienneté
Voir les choses sous cet angle invite à une critique plus générale des formes d’autorité qui structurent l’enfance. Jusqu’où l’autorité adulte est-elle légitime ? Sur quoi repose-t-elle ? Et surtout, pourquoi est-elle si rarement interrogée comme rapport de domination ? La notion d’« adultisme » permet de nommer cette asymétrie structurelle, mais elle tend à homogénéiser des situations qui relèvent en réalité d’un principe plus fondamental : la domination par l’ancienneté. Celle-ci ne se réduit pas à l’opposition entre adultes et enfants ; elle traverse l’ensemble des rapports sociaux d’âge. Elle produit des statuts différenciés à partir d’un critère arbitraire – l’écart d’âge – et attribue à ces statuts des prérogatives et des pouvoirs spécifiques.
Dans la famille, cette domination se manifeste de manière particulièrement nette. Elle ne se limite pas à la relation parent-enfant, mais structure également les rapports entre frères et sœurs : l’aîné·e dispose d’un pouvoir que ne possède pas le ou la cadet·te. Dans certains cas, notamment dans les situations d’inceste intrafraternel, cette asymétrie constitue une condition de possibilité du passage à l’acte. La différence d’âge produit une asymétrie des positions et un rapport d’autorité, qui peuvent être mobilisés comme une contrainte.
Mais la domination par l’ancienneté ne fonctionne pas seulement comme un rapport interindividuel. Elle s’inscrit dans un ordre social plus large qui valorise une certaine norme d’adultéité hégémonique. Accéder au statut d’adulte implique de se conformer à un ensemble d’attentes, de comportements, de dispositions – autrement dit, de « performer » l’adulte. Cette norme est soutenue par des formes de solidarité entre adultes, qui contribuent à renforcer leurs privilèges tout en exigeant la conformité au modèle dominant. Dans le même geste, les enfants sont invisibilisé·es, tant matériellement que symboliquement : absent·es des espaces de décision, peu présent·es dans l’espace public, rarement considéré·es comme des sujets politiques à part entière.
4. Silence et prohibition de l'inceste
Cette invisibilisation a des effets concrets. Elle produit un désintérêt pour les formes de domination qui affectent les enfants. Elle rend plus difficile l’émergence de solidarités et d’alliances, en enfermant ces expériences dans le silence. Or, ce silence n’est pas seulement le résultat d’une interdiction explicite : il est aussi le produit des structures sociales elles-mêmes. La privatisation de la famille, l’autorité adulte, la dépendance des enfants se combinent pour rendre difficile la mise en mots, la reconnaissance et la dénonciation des violences. Auteur de La Fabrique de l’enfance. Anthropologie de la comédie adulte, Sébastien Charbonnier nous interroge : « comment s’arracher du cercle vicieux de la silenciation produisant le désintérêt, en même temps que le désintérêt produit la silenciation ? » (p. 16)
Dans ce cadre, il devient possible de comprendre pourquoi il n’existe pas de « profil type » de l’incesteur. L’inceste n’est pas le fait d’individus exceptionnellement déviants mais le résultat de configurations sociales ordinaires. Il s’inscrit dans des relations quotidiennes, dans des pratiques banales, dans une « pédagogie familiale » qui transmet, souvent de manière implicite, des normes de domination et d’écrasement. Dorothée Dussy explique : « de ceux qui ne savaient pas que c’était interdit à ceux qui le savaient mais s’arrangeaient, toutes les situations existent. Elles sont nombreuses, variées et banales. Le passage à l’acte incestueux est le résultat d’une pédagogie familiale dont chacun, garçon ou fille de la famille, est récipiendaire et qu’il intériorise. » (p. 377). Dans tous les cas, l’inceste déborde largement les seuls actes sexuels pour organiser, de manière diffuse, les relations familiales elles-mêmes : « nous sommes tous socialisés, par agression sexuelle ou par éclaboussure, dans cet ordre social qui interdit théoriquement l’inceste mais où il est pratiqué couramment. » (p. 378)
Loin d’être un fondement indiscutable de la société, la prohibition de l’inceste peut fonctionner comme un mécanisme de silenciation. En posant l’inceste comme ce qui est absolument extérieur au social, elle rend impensable le fait même qu’il puisse être vécu au sein de relations ordinaires. Dorothée Dussy écrit : « ”La prohibition de l’inceste fonde la société” a le bon goût d’inciter les gens qui vivent de l’inceste à se taire puisque personne ne peut vivre en se représentant comme hors de la société » (p. 382) Cette contradiction contribue à maintenir le silence et à reproduire les conditions de possibilité de l’inceste.
Conclusion
Ainsi, dépsychologiser et désexceptionnaliser l’inceste ne revient ni à en atténuer la violence ni à en diluer la responsabilité, mais à le resituer dans un ensemble de rapports sociaux qui le produisent et le maintiennent. Souligner les mécanismes de silenciation qui l’entourent, penser l’organisation de la famille comme lieu d’appropriation des corps et l’inscrire dans l’adultisme (et plus largement la domination par l’ancienneté) permet de cesser de penser l’inceste comme une anomalie pour en révéler la cohérence structurelle. Cette lecture matérialiste nous invite à comprendre pourquoi la parole des enfants est disqualifiée, étouffée ou inaudible, malgré les multiples formes par lesquelles elle se manifeste. Parce que, oui, les enfants parlent toujours (verbalement ou non) et les adultes ne prennent pas toujours au sérieux ce qu’iels expriment. Penser l’inceste comme un fait social généré par des rapports de pouvoir, c’est déjà commencer à fissurer l’ordre qui réduit les enfants au silence. Cela ouvre non seulement la possibilité d’une vigilance accrue, mais aussi celle d’une transformation des conditions qui le rendent possible, afin d’abolir le système inceste et de reconnaître celleux qui en sont victimes.



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